La dentelière

Je t’ai vue, Arachné,  dans une ombre, dans Bruges,
Au détour d’une impasse et près du vieux canal.
Le jour, en son déclin, n’était plus qu’un fanal
Au milieu de nuées annonçant un déluge.

Et tu tissais, assise et tes doigts étaient fins,
Lestes sur le carreau, et sous l’âpre lumière,
Ils jouaient. Les fuseaux,  éventail éphémère,
Encadraient ton travail posé sur un coussin.

Et je suivais ces fils devinant l’arabesque
Dont l’écru s’ébauchait contournant le néant
Et je pensais, confus, en touriste bayant,
À tout ce temps donné pour l’anonyme fresque.

Je songeais à tes yeux, au chemin de fourmis
Dont tes fils si ténus ouvraient le paysage,
À la probable rose, à l’oiseau de suffrage,
Qu’ils délieraient à celle à ton œuvre promis.

Tes pauvres yeux usés à étirer la trace
D’un filet de beauté dont une autre, à grand frais,
Voilerait son épaule avec quelque regret,
Je ne les vis jamais… qu’en éclair dans l’espace !

Mais quand parfois pensif, au fond de mon jardin,
J’épie la blonde épeire achever son ouvrage
Et, pour cent fois détruite, avec zèle et courage
Suspendre son étoile aux pleurs diamantins,

Je te vois, Arachné, courbée sur ta dentelle,
Ignorante du sort de ton rare labeur,
Ravie, avec la foi lovée au fond du cœur,
De tresser  du bonheur pour riche demoiselle.

Michel Gelin

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