Rouge

Rouge, la lune au-dessus du bois.
Rouge, la source qui naquit aussitôt.
Rouges, la jupe, les jambes, les sandales, la culotte de la jeune fille.

 

« Et puis, grand-mère, que s’est-il passé ? 

– D’après la grand-mère de ma grand-mère, c’était la plus jolie fille du village. Elle avait 15 ans et tous les garçons en étaient amoureux.
Un soir, après le bal, elle rentrait chez elle quand elle comprit qu’elle était suivie. Elle entendit le craquement des branches, le bruit de leurs pas sur les feuilles du sous-bois.
Elle vit leurs visages défigurés par l’envie, leurs regards torves. Leurs mains brutales s’abattirent sur sa chevelure, son cou, sa gorge, ses seins. Les lèvres avides souillèrent son ventre, son pubis, son sexe.

Leur sexe à eux… horrible, autoritaire, impitoyable…

– Et après grand-mère, et après ?

– Tout le village ricanait en la regardant, tous la montraient du doigt.
Elle aurait voulu mourir.
La jeune fille, déshonorée, blessée, partit en direction de la mer. Elle espérait que celle-ci la laverait, la purifierait des outrages subis.


Rouge, la lune au-dessus des flots…

Violent, le vent, gonflé de colère…
Tourmentées, la mer et ses ondes meurtrières…


Elle, parée d’une tunique blanche comme le linceul, avançait, indifférente à ce qu’il pourrait encore lui arriver.
Ses pieds s’enfoncèrent dans le sable, s’y enfouirent, disparurent.

– Et après grand-mère, et après ?

– Tout le monde la crut morte.
Un jour cependant, elle reparut. Elle était toujours aussi belle qu’autrefois. Mais, en elle, quelque chose avait changé. Elle se retrancha dans la forêt des mille sources.
Lorsque les hommes d’une nouvelle génération apprirent que la fille était de retour, ils voulurent découvrir celle qui avait enchanté leurs aïeux.
Aucun de ces curieux ne rentra jamais au village. Tous disparurent sans laisser de trace.
– Méfie-toi quand la lune est rouge, mon garçon ! »

Cependant, alors qu’il était devenu adulte, cette étrange histoire continuait de l’obséder.

Une nuit que la lune pleine semblait vêtue de pourpre, il s’aventura dans la forêt à la recherche de cet être mystérieux.

Il découvrit un lac, se pencha vers la surface.
Il eut la vision d’une très belle femme qui lui souriait. Elle était nue mais sa longue chevelure rousse cachait ses appas.
Elle lui fit signe d’approcher. Hypnotisé, l’audacieux jeune homme ne put réagir, comme paralysé par un terrible sortilège.

Elle renouvela son geste de l’accompagner dans le lac.
Lentement, le jeune homme, fasciné, rejoignit la tentatrice. Une douce chaleur l’enveloppa. Le temps s’arrêta. Le téméraire pouvait respirer librement comme s’il était sur terre. La merveilleuse créature noua ses bras autour de son cou et l’embrassa passionnément.
Des algues s’enroulèrent insidieusement autour des jambes, du torse, des bras de l’intrépide. L’immobilisèrent.
Soudain, il réalisa que la belle s’était jouée de lui. Il se débattit tant et plus mais les rubans des végétaux aquatiques l’étreignaient inexorablement.
La belle riait de son désespoir. Il comprit qu’il était perdu. La vie le quitta.

Quelques instants plus tard, son corps gisait au milieu des dépouilles des jeunes gens qui l’avaient précédé dans la forêt des mille sources.

Rouge, le sang.
Rouges, les eaux.
Rouge, la lune.

 

Texte co-écrit par Bernard Legois dans le cadre de l’atelier de création littéraire mené par Raphaël Denys au Centre Culturel de Spa-Jalhay-Stoumont.

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