Mon petit monsieur en gris

A mon Petit Monsieur en Gris du Train de 9 heures 25

Siska Moffarts

(« Revue générale » éd. Duculot 2001 ; « Un auteur, une voix », prod. RTBF Annie Rak 2002).
« Tu crois finir, tu commences »
Liliane Wouters, Journal du Scribe.

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Oui, c’est comme ça que je vous appelle depuis le temps que nous voyageons le mercredi dans la même voiture de train puis de métro. A 9 heures 25, à Verviers, je prends l’I.C. venant de Cologne. Vous montez à Liège. De là, le trajet dure 69 minutes jusqu’à Bruxelles Central. Ensuite, une rame de métro nous conduit vers Bizet. Vous disparaissez aux Étangs Noirs. Je descends à Saint Guidon.
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Les saisons ont passé autour de nous. Au printemps, je vous voyais arriver avec votre imperméable gris. Maintenant vous portez votre pardessus d’hiver. Au début, vous vous installiez toujours à peu près à la même place : dans le premier wagon, vers le milieu à droite, dans le sens de la marche. Moi, je me mets souvent à contresens. Je ne sais pourquoi, c’est une habitude. Peut-être est-ce pour conjurer le temps qui passe…
Je vous observais. Un petit monsieur bien mis, l’air souvent triste, des mains fines d’intellectuel. J’essayais de deviner votre vie. Je rêvais. Vous, vous lisiez un livre que vous abandonniez souvent. Un mercredi d’été, vous vous êtes assis en face de moi, un recueil d’Andrée Sodenkamp à la main. Cela m’a étonnée. Qui connaît cette poétesse belge aujourd’hui ? Si j’avais eu un peu plus de hardiesse, quelle belle entrée en matière ! Mais j’ai préféré lire moi aussi et … imaginer. Au fil des mercredis, vous êtes revenu. Nous avons échangé quelques mots. J’ai su que votre nom était Étienne Dartois. Vous étiez veuf et retraité depuis cinq ans. Vous rendiez visite à votre frère aîné. Je vous ai dit que j’allais voir une amie handicapée. J’écris des histoires pour enfants. Elle illustre mes textes.
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Après, j’étais impatiente de vous retrouver dans le train. J’osais chercher votre regard. Vos yeux sont changeants, tantôt bleus quand le soleil s’en mêle, tantôt gris, d’un doux gris de brume. Et quand vous souriez….alors, votre regard s’éclaire et je sens une grande bouffée de tendresse qui me monte au cœur. Maintenant, vous me tendez la main pour descendre du wagon. Vous portez ma mallette à travers les couloirs vers le quai de métro. Les gens défilent autour de nous, surtout des jeunes qui vont très vite. Je me sens plus sûre. Je n’ai plus peur d’être bousculée. J’ai toujours craint les grandes gares. Cette foule, cette presse, le va-et-vient, le bruit me désarçonnent. Si vous saviez… Avant de vous connaître il me fallait beaucoup de courage pour traverser ainsi Bruxelles.

Et hier…. Hier mercredi, dans le grand hall de la gare centrale, vous m’avez tendu un petit paquet. J’ai attendu d’être arrivée à Saint Guidon. Je suis entrée à l’église pour l’ouvrir tranquillement.

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Cher Petit Monsieur en Gris : j’ai ri, j’ai pleuré, de saisissement et de joie. Dans le papier rose, il y avait trois pommes, des reinettes étoilées, de celles qu’on ne trouve plus, une chair blanche, sucrée sous la peau vermeille, et une lettre que je relis sans cesse.

Vous me dites qu’une flamme s’est allumée qui éclaire votre vie. Le mercredi est devenu votre jour de joie. Vous passez le reste de la semaine à l’attendre… Et aussi : vos voyages à Bruxelles n’ont d’autre raison que de me voir, votre frère étant décédé depuis trois mois !

Cher Étienne, à mon tour de vous écrire : vos reinettes sont délicieuses. Elles ont le goût de ma jeunesse, l’arôme du bonheur. Quand vous vous assoirez près de moi mercredi dans le train de 9 h.25, ne m’en veuillez pas si je pleure. Je vous aime tellement !

Je n’ai jamais beaucoup voyagé. Petite fille, j’allais à Etretat avec mes parents, ou au cap Gris Nez. C’est là que j’ai pris goût à la solitude. Maintenant, c’est juste la mer du Nord, quelques jours en automne ou même l’hiver, quand le gros des vacanciers s’est retiré. J’ai rendez-vous avec la petite statue de Folon, vous savez, ce monsieur en chapeau assis sur son brise-lames à Knokke. La mer le recouvre à chaque marée. Flux et reflux. C’est la même chose pour nous, humains. Ce qui nous est repris, un jour nous est rendu. Aujourd’hui, vous me rendez la source de vie. Je fais mon plus beau voyage.

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Si nous descendions à Knokke mercredi prochain ?
Je dépose mon cœur entre vos mains.

Votre Lucie.

P.S. Quels vieux fous nous sommes ! A mon tour de vous avouer que je prends l’I.C. et le métro chaque semaine pour être en votre compagnie : depuis le 1er août, mon amie habite chez sa fille à Tournai !

2 commentaires sur “Mon petit monsieur en gris

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  1. Quel plaisir de relire cette nouvelle! Personnages émouvants; je les espère heureux depuis tout ce temps. Merci Siska.

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