133, rue de la Gare – Le texte intégral

De la fenêtre de notre nouvel appartement, au troisième étage, on voit le jardin entouré de murs de briques et, juste derrière, au nord, les voies de la gare. Une petite gare où passe le train qui va et vient de Verviers à Spa-Géronstère. Plus haut, après l’usine d’embouteillage, des collines rondes s’accroupissent en demi-cercle.
Dans le jardin, une rangée de tulipes espacées de vingt centimètres grandit devant deux carrés de pelouse symétriques. Entre les carrés, un sentier en béton conduit à une table en fer entourées de quatre chaises, près d’un arbre très haut. C’est un tilleul. Ses bourgeons se fendent en toutes petites feuilles. En juin, il fleurira. Avec les fleurs, on peut faire de la tisane. Ma mère me l’a dit. Elle connaît les tilleuls. Quand elle était petite, il y en avait trois dans la cour de son école. Avant les grandes vacances, le maître et les élèves récoltaient les fleurs pour les mettre  à sécher. Les enfants s’amusaient avec les bractées qui tournent comme de petites hélices.
Quelle veinarde elle était ma mère ! Elle avait des amies. Pendant les récréations, les filles jonglaient avec des balles. Elles chantaient des tas de comptines qui servent à former les rondes, à sauter à la corde, à jouer à passe-passe-passera, à la bague d’honneur.
…A l’école, je n’ai pas d’amies. Je ne connais personne. On a déménagé trop souvent. Et puis de toutes façons, je suis trop grande pour jouer. J’aurai douze ans en octobre.
Cette fois-ci, nous ne partirons plus. C’est certain. Maman a signé un bail. Tante Yvette, sa soeur, a avancé neuf cents euros pour la caution locative. Nous avons de la chance. Normalement, les propriétaires n’acceptent pas les gens avec enfants. Mais comme vous avez un contrat de travail et que votre jeune fille a l’air convenable, nous voulons bien faire une exception a dit Monsieur Cavin en regardant sa femme. (Quand on lui a raconté ça, Tante Yvette a ricané : C’est plutôt parce que l’appartement était à louer depuis six mois !).
Nous habitons près de la gare. Toutes les heures 47, un train part. Trente minutes après, un autre arrive. C’est pratique pour nos voyages à Namur. Le magasin « Match » où Maman vient d’être engagée comme caissière est dans la grande avenue, à côté du parc.
Tu comprends, c’est vraiment à proximité, je  n’aurai pas peur de te laisser seule, quand je ferai la fermeture… L’Académie aussi est à deux pas. Tu pourras t’inscrire aux cours de dessin, si tu veux.  Tu te rappelles, ton institutrice de Chênée ? Elle disait que tu étais douée.
Maman répète tout ce que lui serine sa sœur Yvette depuis des semaines. On va commencer une nouvelle vie. Au moins, ici,  personne ne sait qui nous sommes.
Les propriétaires occupent le premier étage. Ils ont un chien, petit, gras et gris comme eux. Madame Cavin se tient droite. Elle marche les pieds en dehors. Elle parle haut. Son mari a le dos rond, le regard en dessous, la voix hésitante. Pour aller chez nous, nous devons traverser leur palier. Je n’aime pas ça. Chaque fois que nous passons, le chien se rue sur la barrière mise là pour l’empêcher de sortir. Il gratte et aboie comme un fou. Je ne suis pas très rassurée.
Il veut montrer qu’il est le maître! dit ma mère. Ne t’en occupe pas. Tu verras, Il finira par s’habituer à nous…
Lorsque nous montons l’escalier. Madame Cavin ouvre sa porte. Viens ici, mon Bijou, reviens vite près de Maman.
*   *   *
Toutes nos affaires sont maintenant installées. Maman a la chambre avec la douche, à côté du séjour et du coin cuisine. Ma chambre à moi est toute petite. Ça me plaît bien. Cette nuit une grosse lune jaune s’est montrée par la lucarne, juste au dessus de ma tête. J’avais l’impression que mon lit naviguait dans l’espace.
Aujourd’hui, avec maman et tante Yvette, on a fait notre première balade. Tout autour de la ville,  il y a des prés, des forêts, des étangs. J’ai cueilli des fleurs pour mon herbier. Je chercherai leur nom  dans mon guide.
Je me suis endormie en racontant à ma sœur que nous allions bien nous amuser. Elle m’a chuchoté Je suis contente. Même si elle est invisible, je lui laisse toujours la moitié du lit. Elle dort à ma gauche.
Sur  notre balcon, maman a posé un gros pot de narcisses. Elle a la folie des fleurs, ma mère ! Il faut qu’elle en ait toujours près d’elle. Quand j’étais petite, elle s’exclamait de joie même pour les pissenlits sans queue que je lui cueillais. Elle les déposait dans un verre à liqueur. Pour son anniversaire, je  lui ferai une surprise. J’achèterai au marché des géraniums rouges et une plante qui ressemble à de la camomille sauvage.
*   *   *
Nous habitons ici depuis un mois. Cet après-midi, il n’y a pas école. Je lance des miettes de pain par la fenêtre. Elles atterrissent dans la bordure de tulipes.  Une grosse pie vient les picorer. Le tilleul remue ses branches comme des bras. Il m’appelle Faisons connaissance Alice, je suis tout seul. Les jonquilles qui poussaient à mes pieds sont fanées. Monsieur Cavin a tondu les pâquerettes.
Je voudrais aller voir l’arbre. Mais je n’ai pas la permission d’entrer  au jardin. Maman le demandera aux propriétaires. Attends encore un peu ,dit-elle. Il faut d’abord que je lui parle de la douche. Le bac est fendu. L’eau coule sur le carrelage.
Je vais écrire à Papa et lui envoyer mes dessins. Il sera content. D’abord je fais le tilleul nu. Puis j’ajoute ses feuilles en cœur et  les fleurs jaunes qui fleuriront l’été.  Et aussi la pie noire  qui vient tous les jours. Puis, je dessine la maison, avec ses habitants. Au rez-de-chaussée, une dame qui a au moins cent ans. Sur sa porte, l’écriteau en belles lettres
Mademoiselle Irma Latour
Couturière
Au premier étage : Bijou le chien et les propriétaires. Au deuxième, Monsieur Jean Piront qui travaille à la Ville. Il est très gentil. Le jour du déménagement, il nous a proposé de nous aider à monter les caisses. Il a offert un café à Maman et à moi un coca. On est entrées dans son salon. Il y a des livres partout, même sur les chaises.
Au troisième étage, c’est nous.  Ma mère se brosse les cheveux devant le miroir. Ils sont longs et doux, roux comme les miens. Je mets Papa près d’elle, en pyjama. Il  va bientôt se  raser. Puis, je nous dessine, ma sœur et moi assises sur le lit, en train de rigoler.
Seul Papa connaît ma sœur invisible. C’est notre secret.
*  *  *
Jeudi, quand je suis rentrée de l’école, Maman était toujours à son travail.  J’ai trouvé la porte de l’appartement ouverte… Un bruit venait de la chambre de ma mère. C’était Monsieur Cavin qui reniflait dans un chiffon rose. Il l’a fourré dans sa poche. Ah ! Qui voilà, Alice ! a-t-il dit Ta mère sera contente. La fissure de la douche  est réparée. Mais mieux vaut ne pas faire couler de l’eau avant demain. Il a rebouché un tube de silicone, fermé son coffre à outils et est sorti.          Maman s’est énervée. Le propriétaire n’a pas à entrer chez nous sans prévenir. Mais comment le lui dire ? Au téléphone, comme d’habitude, elle a tout raconté à tante Yvette. Elle a ajouté :  Il me met mal à l’aise. Quand je le croise dans l’escalier, il s’efface contre le mur, en baissant les yeux.  L’autre jour, arrivée presqu’en haut, je me suis retournée. Il n’avait pas bougé. Il me regardait monter.
*  *   *
          Une lettre de Papa !

Tu dessines très bien, Alice. Je suis fier de toi ! Tes personnages sont vrais. Bijou a l‘air féroce ; Mademoiselle Irma est comique ; ta maman toujours aussi jolie… et je vois que je porte  un nouveau pyjama. Continue.
Mais cependant il faut  que tu sortes, que tu aies des petites amies. N’aimerais-tu pas t’inscrire au patro ? J’en ai déjà discuté  avec ta maman. Nous verrons ça lors de votre  prochaine visite.
Ça alors ! Quels cachottiers, mes parents! Moi, je refuse de jouer avec les enfants du patro. Je ne veux pas les connaître. Les dimanches où je ne vais pas à Namur,  j’aime mieux me promener avec tante Yvette. Elle connaît des tas d’endroits : l’étang de Chawion, le lac de Warfaaz, le Gué des Artistes… Elle ne me pose pas de questions, elle : Que fait ton père ? Pourquoi n’habite-t-il pas avec vous ? Où étais-tu avant ? Je pourrais même rester toute seule. Je ne m’ennuierais pas du tout. Mais c’est impossible, maman ne sera jamais d’accord.
*   *   *
C’est dimanche. Le ménage est terminé. Maman  trie le linge pour aller à la laverie. Pendant que la machine tournera, nous irons manger une glace dans le parc de Sept Heures. J’arrose les plantes du balcon. Dans le jardin, l’arbre me fait coucou. Il porte maintenant une grande couronne de feuilles. Tout à coup j’entends crier Alice, est-ce  toi qui a chipé mes culottes roses ? Dis-le moi tout de suite !
Maman a retourné le bac à linge par terre. Elle fouille dans le tas. Je ne les ai même pas vues tes culottes !   que je dis. Elle est drôle, ma mère. Ce n’est pas parce que je mets ses hauts talons pour me déguiser que je vais prendre aussi ses culottes ! Et dans le linge sale encore !
Maman se laisse tomber sur la cuvette des vécés. Elle devient toute pâle ! Elle cache sa figure dans ses mains. Oh ! Pas ça tout de même ! gémit-elle. Je reste plantée devant elle un moment. Elle finit par relever la tête. Alice, je suis sûre que je n’ai pas bien cherché. Excuse-moi…  J’irai au lavoir demain.  Viens, partons et allons la manger cette glace.
*   *   *
Pendant la récréation, Margot Latour et Rosine Jobé m’ont demandé de sauter  à l’élastique avec elles. Rosine m’a montré toutes les figures : monter, croiser, descendre.
Rosine  habite aux Arcades. Après l’école, nous avons fait le chemin ensemble. 

Spa, le 25 juin 2002.
Cher Papa,
          J’ai 19,5/20 pour mon examen de dictée, 19 en grammaire et 17 pour l’écriture  créative !  Maman est très contente.
Mon amie s’appelle Rosine Jobé. Elle a onze ans  et demie comme moi. En septembre, elle ira l’Athénée. Moi aussi.
Tu te rappelles que je t’ai parlé de Mademoiselle Irma ? Quand je rentre de l’école, elle m’attend pour faire une petite causette. Nous sommes allées au jardin ensemble. Ça faisait un an qu’elle n’était plus sortie ! Le tilleul était tout beau. Plein de fleurs ! Mademoiselle Irma  a une drôle de machine à coudre avec une grosse pédale qu’on fait remuer avec les pieds.  Sa Singer comme elle dit. Pendant les vacances, elle me montrera comment enfiler l’aiguille et piquer le tissu.          Je t’embrasse très fort.
       Alice
*  *  *
C’est la première semaine des grandes vacances. Maman fait le tard. Elle rentrera seulement à huit heures et demie. Je suis installée à l’ombre du tilleul pour travailler à mon herbier. Je dessine les fleurs aux crayons gras. Quand elles sont séchées, je colle un échantillon de chacune d’elles. En dessous, j’écris leur nom en essayant de ne pas faire de fautes : Épervière commune Hieracium vulgatum. Rapette couchée Asperugo procumbens. Pensée sauvage Viola tricolor…  Le portillon du jardin s’ouvre, Bijou se précipite vers moi. C’est vrai, nous sommes devenus amis ! Il vient se faire caresser. Je lui gratouille la tête. On dirait qu’il rit. Il s’élance après un bourdon. Il se roule dans la terre. Suivie de son mari, Madame Cavin surgit, comme une montgolfière poussée par le vent. Elle s’époumone :  Ici, Bijou, Papa vient de semer. Mais le chien fait la sourde oreille. Il creuse maintenant avec ses pattes de devant. La femme se tourne vers moi : C’est ta faute petite sotte,  tu es toujours en train de l’énerver. Et  toi, dit-elle en se tournant vers Monsieur Cavin, qu’avais-tu besoin de la laisser venir au jardin ?
Je ramasse mes affaires en vitesse. J’ai envie de pleurer.  Allons, allons, dit Monsieur Cavin sous ses paupières à demi baissées, calme toi Lucette. Il n’y a pas grand mal. Elle est gentille cette petite. Montre-moi donc ton herbier, Alice.
Je n’ai pas envie qu’il voie mon cahier. Je n’aime pas qu’il vienne près de moi. Il sent la sueur. Tu ne veux pas ? Oh, tu sais c’était pour te faire plaisir… Tu le gardes pour ton père ? C’est bien lui que tu vas voir le dimanche à Namur ? Dis-moi, qu’est-ce qu’il fait là-bas ?
Mon cœur bat très fort. Je m’enfuis en hurlant : Papa est mort. Je n’ai pas de père !
J’étais couchée quand Maman est rentrée. Je lui ai dit que j’avais mal à la tête. Elle a mis sa main sur mon front, m’a regardée dans les yeux : Tu as pleuré, Alice ?  Non, maman, Donne-moi seulement une aspirine. Je voudrais dormir. Après, j’ai pleuré. Pleuré sous ma couette. J’ai tout raconté à ma soeur, que j’avais dit un gros mensonge, que je détestais Madame et Monsieur Cavin et même Bijou. Mais cette fois ma sœur ne m’a pas répondu.
Le lendemain, je trouve un livre avec un ruban rouge devant notre porte. Je l’ouvre. Chouette ! C’est « Harry Potter à l’école des sorcières ». Dedans, une carte :
Pour le beau bulletin d’Alice,
  Jean Piront
Le soir, je suis allée remercier notre voisin avec maman. On a bu du muscat (enfin, moi je l’ai seulement goûté). Maman est devenue toute rouge et elle a beaucoup ri. Monsieur Piront la regardait tout le temps. Il m’a demandé ce que je pensais d’Harry Potter. J’ai dit qu’il est drôlement fort pour se défendre des méchants !
Moi aussi je voudrais être une sorcière… je les tuerais tous. Je  ferais revenir Papa.
*  *  *
Il fait trop chaud. Je me tourne et me retourne dans mon lit. Un coup de tonnerre roule sur la colline. Un éclair zigzague. Je me lève. Je vais dans la chambre à côté. La lampe de chevet est allumée. Ma mère ne m’a pas entendue. Elle est adossée aux oreillers, sa chemise de nuit traîne sur le plancher. Des  livres sont ouverts sur le lit.
Man, l’orage me fait peur. Je ne sais pas dormir. Je peux venir près de toi ? Elle tourne lentement la tête Oh tu es là, ma petite fille… Puis tendrement Viens vite, mon Bébé.. Elle me fait une place à côté d’elle N’aie pas peur. Ici, nous sommes à l’abri. Je me fourre près d’elle, le nez contre sa poitrine. Ses bras me serrent. Le ciel craque et s’illumine. Un déluge s’abat sur les tuiles.
– Dis, Man, raconte…  Il faisait quoi Papa quand j’étais petite ? Nous habitions où ?
– Je te l’ai déjà dit, mon bébé : il était géomètre. Nous vivions sur les Thiers de Chênée, tout en haut  d’une colline. Ta naissance a été un grand bonheur.
– Il était gentil Papa ?
– Très gentil, Alice. Et il t’adorait. Il adorait sa petite fille et sa femme.
– Mais alors, Man, après, il est devenu méchant, puisqu’on l’a mis…  puisqu’il est…. J’arrive pas à prononcer le mot. Le mot qui fait si mal.
Maman m’étreint farouchement. On t’a dit quelque chose, Alice ? Quelqu’un t’a posé des questions ?
– Non. Non, Maman, c’est seulement parce que… parce que… je voudrais qu’il revienne. Je voudrais qu’il soit là pour la rentrée des classes, par exemple. Les autres filles… Rosine, Clara… leurs pères habitent chez elles.  A la rentrée des classes, ils iront les conduire à l’athénée en auto.
– Et Margot Latour? Elle aussi a un père différent. Il revient seulement aux grandes vacances. Il vit aux Etats-Unis.
Maman me berce. Encore deux ans de patience, ma chérie. Écoute, ici nous avons une belle petite vie, n’est-ce pas ? Demain, tu vas au cinéma avec tante Yvette. Mercredi, Rosine t’a invitée chez elle. Après, je suis en congés. On fera des choses amusantes.  On partira en  pique-nique. On pourrait même aller jusqu’au manège du Transvaal. Ça te dirait de monter sur un poney ?
Je m’endors dans l’odeur de ma mère.
*  *   *
La journée est ratée. Elle avait pourtant bien commencé.
Le matin, je suis partie chez Rosine.  Pendant que sa mère repassait le linge, nous avons confectionné un quatre quarts et un gratin aux courgettes. Vers deux heures, il s’est mis à pleuvoir.  Madame Jobé a annoncé qu’elle partait chez le dentiste. Elle allait aussi faire une course ou deux.   Rosine et moi, on n’a plus eu envie d’aller patiner dans la galerie Léopold comme on l’avait  projeté. Nous avons écouté des disques. Puis mon amie a voulu me montrer la robe que sa mère avait achetée pour aller à un mariage.
Je ne voulais pas entrer dans la chambre de Madame Jobé. J’avais peur qu’on se fasse attraper.  Mais Rosine a affirmé que sa mère ne s’en apercevrait pas. Elle a enfilé les portes jarretelles, les bas et la robe noirs de sa mère. Au commencement, je l’ai seulement regardée. Elle faisait des mines devant la glace.
Tu sais, quand ma mère dit qu’elle va faire une course ou deux, elle en a pour tout l’après-midi a dit Rosine, en sortant d’autres vêtements. Alors moi aussi j’ai essayé un tailleur rose en retournant trois fois le bord de la jupe. On était en train de se maquiller quand Madame Jobé a ouvert la porte. Elle venait chercher sa carte bancaire qu’elle avait oubliée.
D’abord, elle est  restée bouche bée. Puis s’est fâchée très fort.  On a reçu l’ordre de remettre nos vêtements et d’aller nous débarbouiller en vitesse. Madame Jobé m’a renvoyée. Rosine, elle,  sera privée de télé pendant une semaine.
Je pars sans que mon amie me dise au revoir. Est-ce que Madame Jobé viendra tout raconter à Maman ? Peut-être que je ne pourrai plus jamais être l’amie de Rosine ? Je lambine tout au long de l’avenue. J’ai mal au ventre comme si j’allais vomir.
Devant la gare, il se met à pleuvoir si fort que j’entre dans la salle d’attente. Elle est sinistre. Il y fait noir comme en hiver. Sur un banc, trois garçons avec de gros sacs à dos discutent entre eux. En me voyant ils se mettent à siffler. Je m’enfuis.
J’ouvre le portail du jardin. Les fleurs du tilleul gisent par terre, toutes mâchouillées de pluie. Un coup de vent secoue les branches. L’arbre gémit. Je finis par monter l’escalier en traînant les pieds. La maison est silencieuse. Bijou n’est pas à son poste sur le palier. C’est vrai, hier madame Cavin a dit qu’elle le conduirait chez le vétérinaire.
Je voudrais aller dans ma chambre sans que Maman me voie. Je pousse tout doucement la porte.
J’entends une voix assourdie.
– Allez-vous-en. Partez.
– Quand on est dans votre situation, ma petite, on ne fait pas la difficile, dit un homme que je n’identifie pas tout de suite. Ça fait des mois que tu me méprises, que tu te moques de moi. Je te dégoûte, hein ?  Tu préfères le blondinet du deuxième… T’as  pas envie que tout le monde sache où est ton mari, hein ?Tu ne veux pas  non plus que je  dise à Madame Cavin où il est? C’est qu’elle ne ferait pas de sentiments, la bobonne ! Allez ma belle, dit-il  en fourrageant dans son pantalon, un petit effort, ne m’oblige pas à te foutre à la porte..
Maman est collée contre le mur de la cuisine, le visage barbouillé de larmes. Monsieur Cavin l’écrase de tout son poids.
Un grand cri silencieux sort de moi. Ma sœur invisible court vers la table. Elle sort le couteau du tiroir. Devant mes yeux, elle frappe. Elle  frappe.

Comme toi, papa, comme toi.Siska

Siska MOFFARTS
Prix Richelieu 2003 de la nouvelle – Sur les pas de Simenon – Liège

 

Un commentaire sur “133, rue de la Gare – Le texte intégral

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  1. Siska raconte le quotidien des gens simples comme personne! La vie avec ce qu’elle a de beau, mais aussi de sombre. Et puis Spa bien présente! Bravo l’artiste!

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